Temps et multiversum dans les films « Carnets de notes » de Pier Paolo Pasolini

Abstract

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Paru dans : Proteus n°12
Couverture

Dans ses films dits « en forme de notes », Pasolini radicalise sa critique du moment de crise historique que l’Italie est en train de vivre dès le début des années soixante : le passage du capitalisme (dont était issu le fascisme « à papa » mussolinien) au néocapitalisme consumériste et hédoniste (cette nouvelle forme monstrueuse de « Pouvoir sans visage ») qui, selon les analyses du cinéaste, menace de destruction toute une partie de la population (car « nous sommes tous en danger ») et accomplit un véritable génocide culturel, social et écologique au même titre que le génocide perpétué par le pouvoir nazi. Le premier, Notes pour un film sur l’Inde, réalisé en 1968 se présente initialement comme la recherche de la persistance d’une croyance à une légende indienne ancestrale dans l’Inde moderne de la décolonisation de 1968 et de son industrialisation corollaire. Mais Pasolini ne fait pas que transposer artificiellement le passé sur le présent historique en devenir de l’Inde, il dialectise cette citation du passé, ce que nous pourrions appeler avec Ernst Bloch le non-contemporain de la légende du Marajat. Ce non-contemporain dialectisé et non encore homologué par le pouvoir néocapitaliste est ce qui permet justement d’empêcher la progression de la tempête d’industrialisation qui souffle sur l’Inde en maintenant l’idée d’un conflit entre tradition humaniste et un présent historique tourné vers un progrès sans humanité. Avec l’adaptation du mythe tragique d’Eschyle au cinéma et les « images-métaphore » de Carnet de notes pour une Orestie africaine (1968/9), Pasolini confère au mythe une véritable qualité de « méta-historicité », faisant du passé le véritable outil de contestation face à la décolonisation de l’Afrique et son ouverture vers le développement dit moderne de l’industrialisation néocapitaliste. Enfin, avec son documentaire sur la destruction de la ville rempart de Sana’a - Les murs de Sana’a - en forme d’appel à l’UNESCO (1970) dû à l’ouverture d’un monde traditionnel aux nouvelles valeurs du consumérisme, la tradition du passé devient la véritable scandaleuse (parce que non encore homologuée par le pouvoir) force révolutionnaire du passé.

Mots-clés : non-contemporanéité — mythe — légende — tradition — praxis — histoire

 

In his so-called "notes" films, Pasolini radicalizes his criticism of the moment of historical crisis that Italy is experiencing in the early sixties: The passing from capitalism (from which Mussolini’s "papa" fascism was born) to consumerist and hedonistic neocapitalism (this new monstrous form of "Power without a face") which, according to Pasolini’s analysis, threatens to destroy a whole section of the population (because "we are all in danger") and performs a genuine cultural, social and ecological genocide on the same basis as the genocide perpetuated by the Nazi regime. The first one, Notes for a film about India, realized in 1968 initially presents as the search for the persistence of a belief in an ancestral Indian legend in modern India of the decolonization of 1968 and its corollary industrialization. But Pasolini not only artificially transposes the past into the present-day historical past of India, he dialectizes this quotation from the past, which we could call with Ernst Bloch the non-contemporary of the Marajat legend. This non-contemporary dialectic and not yet homologated by the neocapitalist power is what precisely allows preventing the progression of the storm of industrialization which blows on India while maintaining the idea of a conflict between humanistic tradition and a present history turned towards progress without humanity. With the adaptation of the tragic myth of Aeschylus to the cinema and the "metaphorical images" of Notes Towards an African Orestes (1968/9), Pasolini confers on the myth a true quality of "meta-historicity", making the past the real tool for protesting against the decolonization of Africa and its opening towards the so-called modern development of neocapitalist industrialization. Finally, with his documentary on the destruction of the city ramparts of Sana’a - The walls of Sana’a - in the form of a call to UNESCO (1970) due to the opening of a traditional world to the new values of consumerism, the tradition of the past becomes the real scandalous revolutionary force of the past (because not yet homologated by the power).

Keywords: non-contemporaneity — myth — legend — tradition — praxis — history

Mélinda TOËN
Directeur de publication : Bruno Trentini | Parution 2 fois par an | ISSN 2110-557X | © PROTEUS, 2017 | F